Peintures

L’Amateur

Je ne suis ni un historien d’art encore moins un critique ou un connaisseur. Je ne suis même pas un visiteur assidu des musées ni un habitué des salles de ventes. Je suis un amateur dans tous les sens du mot. Je suis comme Baudelaire « l’amateur de la vie (qui) fait du monde sa famille, (…) comme l’amateur de tableaux vit dans une société enchantée derêves peints sur toile » (Curiosités esthétiques). J’aime sans prétention, sans gravité, sans recours à des théories. J’aime et souvent je ne sais pas pourquoi. Je regarde une œuvre et lorsqu’elle attire mon attention, je ne me pose pas trop de questions. A la limite je m’invente quelques raisons. Une émotion esthétique n’a pas besoin de discours. Il faut la vivre sans se prendre au sérieux. On m’a parlé du syndrome de Stendhal. Non, je ne me suis jamais évanoui devant une œuvre d’art. Peut-être que je manque d’éducation. Mes parents n’ont jamais de leur vie vu une toile de peinture. Pour eux, un artiste est forcément quelqu’un de marginal, un égaré. Il ne les gêne pas.  

J’ai eu une enfance sans musique et sans musée. A Fès où je suis né, nous habitions dans la vieille ville, la Médina qui date de l’an 808. Rien n’a changé depuis sa fondation. Les rues sont étroites, les murs fatigués et l’unique présence de l’art est l’architecture de mausolées et d’universités notamment la Karaouiyne, construite en 862 avec l’argent d’une femme riche venue de Kérouan, ou bien la medersa Bou Inania construite en 1350 par l’émir mérinide Abou Inane. Mais un enfant de dix ans n’est pas en mesure de se rendre compte qu’il se trouve face à une œuvre d’art quelles que soient sa grandeur et sa beauté. 

Mon contact avec l’art passera par le cinéma. A partir de 1955, date à laquelle mes parents ont émigré à Tanger, à l’époque ville internationale, je vais voir des films de manière compulsive.  Je voyais un film par jour. Jamais rassasié, même quand j’avalais des navets ou des films bâclés mais qui avaient de quoi me retenir. Je n’ai jamais quitté une salle de cinéma  avant la fin de la projection. C’était la belle époque du cinéma américain. Mon sens de l’esthétique et de la narration se sont formés dans les salles obscures. Mon imaginaire aussi. Si je suis devenu écrivain, c’est probablement parce que j’ai été fasciné par la manière dont Fritz Lang, John Huston ou Orson Welles racontent une histoire. En même temps j’étais sensible à l’utilisation de la lumière et des couleurs. Je me souviens du premier film en Cinémascope vu au Cinéma Lux. Un écran immense, une sono parfaite. Le film s’appelait « L’Egyptien ». Cela a certainement contribué à former ma sensibilité artistique.

C’est en noir et blanc que je découvre l’oeuvre de Van Gogh grâce au court métrage d’Alain Resnais que notre professeur de dessin nous projeta au lycée Regnault. Plus tard, c’est grâce à Clouzot que je ferai connaissance avec Picasso. Cette fois-ci c’est en couleur et on voit Picasso peindre sous l’œil de la camera. Il y a dans ce film une prouesse technique aussi fascinante que l’œuvre en train de se faire sous nos yeux. 

Quand au début des années soixante je venais à Paris, c’était pour suivre des stages de ciné-club à Marly Le Roy. Pas le temps d’aller au Grand Palais ni au Louvre. Et puis je n’y pensais même pas. Mon éducation sera faite bien plus tard, en 1974, à ma première visite de New-York. Une amie m’emmena visiter le MOMA, musée d’art moderne. Il y avait d’abord une queue interminable. J’avais du mal à comprendre pourquoi tant de gens attendaient patiemment leur tour sous la pluie pour entrer dans ce musée. De retour à Paris, je décidai de visiter dans la foulée le Louvre, le Grand Palais et plus tard Beaubourg. Je me suis rendu compte que j’avais plus que des lacunes, mais une mer d’ignorance, de manque et d’absence. J’étais terrifié ; je n’avais pas envie de mettre les bouchées double. Je me suis dit, je ne vais pas rattraper vingt ans d’une éducation qui n’a pas eu lieu. J’allais suivre mon rythme. Je découvrais peu à peu  ce que j’aime le plus c’est ce qui me surprend, me « parle » en quelque sorte ou plus précisément trouve en moi un écho, une allusion, un reste de souvenir, un appel vers le lointain. 

A l’époque je collaborais au Monde des Livres. Une fois par an, début décembre, le journal consacrait un supplément à ce qu’on appelait « les beaux livres. », ces livres destinés à être offerts à l’occasion de Noël.  Parmi eux, il y avait toujours des ouvrages sur des peintres. Ainsi, on m’a demandé de rendre compte d’une biographie de Magritte, d’un catalogue d’exposition de Turner, d’une évocation de Matisse au Maroc puis de Klee en Tunisie. J’écrivais des textes en disant ce qui m’enchantait chez tel peintre, ce qui me plaisait moins chez tel autre. Je me souviens avoir écrit que Magritte « n’était pas un peintre mais un illustrateur de l’absurde et qu’il avait introduit l’humour dans la peinture ». Je le comparais à son compatriote Delvaux, plus sombre, plus profond et plus tragique que lui. Parlant de Klee, j’affirme qu’il a beaucoup appris en regardant les tapis maghrébins. 

En même temps je me suis mis à m’intéresser aux peintres marocains. Ahmed Cherkaoui était le plus intéressant, le plus fort, le plus impressionnant. Malheureusement, il disparaît en 1967 très jeune à la suite d’une péritonite sévère. Indirectement, il fut une victime de la guerre des six jours entre Israël et les pays arabes. Vivant en France, il n’a pas supporté la manière brutale et  farouchement anti-arabe dont ont réagi la classe politique et les médias. Il décida de rentrer en voiture chez lui, à Bejaad, au Maroc. Pris de douleur sur la route d’Espagne, il refusa de consulter un médecin, disant qu’il attendrait d’arriver chez lui et de voir son ami médecin. Arrivé au Maroc, il était trop tard ; il mourut à l’âge de 37 ans.

  Je serai aussi très touché par Gharbaoui (dont les œuvres atteignent aujourd’hui des sommes importantes), un artiste incompris et qui, comme tant d’artistes avant lui, mourut dans la solitude et la misère, un matin d’hiver sur un banc du Champ de Mars à Paris. Ensuite je me suis intéressé au travail de Farid Belkahia,  de Mohamed Kassimi,  de Fouad Bellamine, de Saad Hassani et quelques autres dont je suis le travail. Il m’est même arrivé de croire un moment au talent d’un « faiseur » qui n’a pas d’âme ni de conviction si ce n’est celle de marcher sur tout le monde pour arriver à force de mensonge, de trucages et aussi quelques vols. 

Une tradition veut que des écrivains soient sollicités par des peintres pour accompagner leur travail. René Char a souvent écrit des textes superbes sur des amis peintres. J’ai été souvent amené à écrire sur ce que j’aime. Je prends toujours la précaution de rappeler que je ne suis pas habilité à faire ce travail, que je suis un simple amateur quasiment inculte. Alors je laisse mon imagination s’aventurer dans leurs œuvres et je traduis cela en mots sans la moindre prétention. 

Je n’aurais peut-être pas écrit sur Alberto Giacometti si Jean Genet ne m’avait parlé de cet artiste qu’il connaissait bien ; son livre « L’Atelier de Giacometti » est un très beaux texte qui fut pour moi la meilleure introduction à  cette œuvre extraordinaire. (« Giacometti, La Rue d’un Seul » Gallimard 2007).

« Lettre à Delacroix » (Folio Gallimard 2010) est une missive à l’adresse du peintre qui rendit visite au Maroc en 1832, y fit beaucoup de rencontres, dessina beaucoup d’esquisses et fera des toiles à son retour en France. Encore une fois, ce n’est pas une étude de la peinture de Delacroix. Juste une lettre écrite par un amateur naïf mais sincère.

J’écris sur la douleur du monde et je peins la lumière qui nous manque. 

J’ai toujours dessiné, fait des gribouillages, détourné des cartons d’invitation ou la Une d’un journal. J’aime introduire un peu de dérision dans le sérieux des choses et autant en profiter pour mettre de la couleur sur la grisaille générale et les drames qui nous entourent. Je ne me suis jamais pris au sérieux. Ces dessins finissaient souvent à la poubelle jusqu’au jour où un ami en a récupéré quelques uns. Il les a agrandi et m’a invité à les colorier. Du coup, je suis passé des petits bouts de papier à de grandes toiles blanches où j’avais toute liberté d’y mettre ma joie, mon rire, ma supposée légèreté, mes humeurs, mes couleurs préférées, le tout à travers des formes qui viennent de loin, de mon enfance passée dans la vieille ville de Fès qui n’a pas bougé depuis sa création en 808. 

Des portes, des dômes, des arcs, le ciel et des oiseaux qui sont parfois des étoiles. 

Le monde va ainsi depuis des millénaires. La douleur du monde nous concerne évidemment, mais qu’y pouvons nous ? J’écris des fables, des contes, des romans pour dire la solitude, l’exclusion, les injustices, les drames quotidiens. Je parle du Maroc mais aussi du monde. Mes livres ne sont pas drôles ni légers. Ils témoignent sur l’époque et ses blessures. Et l’époque n’est pas tendre ni assez souriante. 

Mais au fond de moi, il est des lumières, des éclats de soleil, des jets de clarté et des étoiles qui veulent sortir. C’est ce que je fais en peignant ce qui, en moi, ressemble à la joie, à la grâce et à la gaité. C’est mon Maroc et sa Méditerranée. Leur ciel et mes couleurs. 

Mes peintures ne veulent rien dire de particulier. Elles sont là, à regarder,  peut-être aideraient-elles des personnes qui auraient besoin d’un rayon de soleil, un bleu qui  descendrait l’échelle du temps et viendrait illuminer leur journée parfois prise de tristesse ou de désarroi. 

Tahar Ben Jelloun.

Peindre

Je ne sais pas d’où vient cette manie de tracer des signes, des formes, des ratures, des points et des ailes sur n’importe quel support, une feuille, un morceau de papier d’emballage, un carton d’invitation pour un spectacle ou un dîner officiel à l’Elysée en honneur d’un visiteur de marque, bref tout ce que je trouve à portée de main, à portée d’un crayon, un stylo ou une plume d’un stylo. J’ai de tout temps dessiné. La peinture sur toile avec de la matière et des matériaux professionnels est arrivée tardivement. Mais dans mon esprit il n’y a que les dimensions qui ont changé. Je continue mes gribouillages sans aucune prétention ni message. Comme Georges Simenon, je dirai que quand j’ai un message à passer, je vais à la poste ou plus près de notre époque j’écris un coup de gueule, une chronique en colère ou un texte pédagogique en direction des enfants. D’ailleurs je pense que je continue de m’adresser à l’enfance, ce miroir silencieux et disponible pour apprendre, pour comprendre, pour rêver et imaginer. 

Quand j’ai commencé à écrire et surtout quand j’ai rencontré Jean Genet, il devenait pour moi fondamental de ne pas me mettre en avant jusqu’à cacher le texte au profit de mon visage, de mon image. Quelques décennies plus tard, je retrouve ce souci, cette inquiétude. Peindre pour ne pas apparaître. Peindre pour habiller mes mots avec des couleurs et des formes qui ne les mettent pas en avant mais leur facilitent la vie. C’est pour cela que je ne conçois une toile que mariée avec des textes, brefs, incisifs, bruts et sans message particulier. Une invitation faite à la poésie. Parfois j’écris sur la toile, les mots sont intégrés aux formes et se mélangent aux signes. D’autres fois j’écris sur le cadre. 

Je peins d’instinct, sans préméditation, je suis mon humeur, et je sais qu’elle a le sens des couleurs parfois dans l’harmonie et d’autres dans le choc. De plus en plus je suis mes réminiscences vagabondes et me laisse surprendre par tel ou tel éclat de couleur sur un fond bleu, d’un bleu fabriqué par un mélange sans lui conférer une teinte particulière. 

Quand je détourne les cartons d’invitation, j’exploite les motifs présents, je les maquille, je les colore, je les dérange jusqu’à les dissimuler. Une fois sur un carton de Dior, je ne pouvais pas le briser, car le motif était en relief, très beau et assez suggestif. Je l’ai gardé en mettant en avant son côté or gravé comme une signature intemporelle.

Là, je ne joue plus avec les matériaux des autres. Je suis devant la toile blanche, une toile de plus en plus grande, et je sens un frémissement, un plaisir tremblant face à cette virginité immaculée et qui attend de recevoir des signes de plusieurs formes et couleurs. Comme pour l’écriture, je ne sais pas où je vais. Je ne fais pas de croquis, de maquette, d’esquisse, je ne fais pas de plan, je vais, je marche, et je trace. Tout dépend de mon état intérieur, des traces laissées en moi par l’insomnie ou bien par une bonne nuit de sommeil (ce cas est très rare). 

C’est amusant d’entendre des commentaires de gens qui croient trouver dans la toile des choses que je n’ai pas mises. Parfois c’est flatteur, parfois c’est énervant, mais comment expliquer le processus de la création quand elle privilégie la démarche instinctive et sans discours, un choix de liberté et de fête. Je me dis tout est possible sur cette plage blanche ou bleue. Rien que l’idée de cette opportunité justifie le fait de continuer, même si de temps en temps, j’ai la nette impression de tout rater. Comme pour un livre, je déchire et je recommence, je change le jour et l’heure espérant une humeur bienveillante, riche en surprise et en éclat. 

Je ne montrerai pas la mer et le ciel, je penserai à Mallarmé et ce mot criblé de nostalgie, azur. Je verrai un poème ou juste un ver de Louis Aragon ou de René Char. Je pense aux « miroirs ingénieux des rêves »  ainsi qu’aux « lucioles d’un seul soir d’été » de J.L.Borges. Je n’essaierai pas de représenter un marabout où viennent se confier des femmes blessées par la vie. J’esquisserai un morceau d’un sanctuaire qui penche et vogue sur les flots d’une mer agitée. Tous mes marabouts sont liés d’amitié avec la mer. Tous sont habités par une éternité  déposée là par tant de prières. Ils sont des portes par où des oiseaux s’échappent, par où des fleurs se transforment en ailes d’écume, par où passe le chant d’une liberté tant désirée.

Mes pensées me ramènent souvent à Fès ma ville natale. Des pensées et des images, des odeurs et des ombres, des cris et des chants, des prières et des psalmodies. Même si je l’ai quittée il y a soixante ans, son âme me couve et m’attire. J’ai du mal à m’y rendre physiquement puisqu’elle est en moi tout le temps, immatérielle, ancrée dans une mémoire que rien n’altère. Alors quand je peins, c’est probablement à mon insu que Fès surgit par petites ébauches, des signes et gestes comme si mes souvenirs quittent la maison du passé pour venir sur une toile destinée au temps futur. 

Ce sont des fables. Les regarder c’est les deviner, les réinventer. Elles ne m’appartiennent pas. Elles sont là et c’est au regard curieux de les dérouler comme dans une longue nuit où le rêve verse dans un autre rêve jusqu’à atteindre la pâleur de l’aube et les cieux du matin. 

J’ai eu une enfance sans musique et sans musée. Je n’étais pas malheureux. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte de l’importance de cette absence. Adolescent j’ai découvert le jazz et je crois avoir écouté tout ce que cette musique a produit de merveilleux et de neuf. Le jazz est présent dans le rythme de mes phrases. Il n’y a que moi pour le repérer. C’est mon secret. Je n’écoute aucune musique quand j’écris. J’ai toujours refusé de considérer la musique comme un accompagnement d’un travail de création. Je déteste ce qu’on appelle « musique de fond » comme je déteste les musiques devenues obligatoires dans les restaurants, les cafés, les ascenseurs et autres halls des gares.  Non, quand j’écoute de la musique, je ne fais que cela et puis je reste très attentif. Comment profiter d’un solo d’un pianiste comme Thélonius Monk ou Duke Ellington tout en faisant autre chose. Pour moi c’est comme une prière ou une déclaration d’amour. Je connais par cœur certains morceaux de John Coltrane. J’adore Ella Fitzgerald et Satchmo, Louis Armstrong quand ils faisaient des duos où ils s’amusaient et nous émerveillaient. Je reconnais de loin un solo d’Art Blakey ou de Max Roche et une improvisation d’Ahmed Jamal. J’étais et je suis encore un fou du jazz et j’y mettais la même énergie que pour le cinéma que je découvrais en même temps.

C’est en écoutant Glen Gould jouer Bach à sa manière que je me suis mis à la musique classique. Les compositions  modernes me laissent froid, indifférent. De là j’ai préféré cultiver le peu de chose que je connais plutôt que de m’évertuer à écouter des musiques qui ne me touchent pas. J’ai probablement tort, mais que faire face à un concert de Boulez ? Je n’ai pas été éduqué pour l’apprécier. Il en est de même pour certaines créations d’art plastiques contemporaines.

J’évoque l’exemple de la musique pour expliquer comment je suis devenu un amateur de la peinture. Ma culture en matière de la peinture  est aussi mince et médiocre que celle de la musique. Mais au moins quand j’aime un peintre, je sais pourquoi et j’essaie d’établir un lien entre une toile et mon écriture. C’est abstrait, j’en conviens. Mais très tôt j’ai été ébloui par les paysages de Turner. Il m’est arrivé de rester de longs moments devant ses toiles et de rêver ce que cet artiste nous aurait dit avec des mots. C’est une manie chez moi de vouloir imaginer ce qu’un autre artiste aurait fait en écrivant. C’est pour cela que je relis souvent les lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo. J’ai lu aussi le Journal de Delacroix. Les deux parlent davantage de la vie quotidienne et des difficultés que de problèmes de création. Ils en parlent mais pas de manière directe et explicite. Je n’aime pas lire les livres d’analyse sur l’art. C’est un défaut, j’en conviens, mais je suis plus à l’aise avec mes émotions qui s’expriment librement que de faire le connaisseur et le spécialiste. Je ne suis spécialiste de rien et surtout pas d’art.  Je me souviens la première fois où j’ai vu à la galerie Marlboro de New York une exposition de Schnabel, j’étais en colère ; je considérais que ce type se moquait de moi, que ses assiettes cassées ou son balai fendant une toile c’était du n’importe quoi. Une dizaine d’années plus tard, j’étais membre du jury au Festival du film à Venise ; Schnabel présentait un de ses films. Je lui ai dit tellement de bien de son film sur le poète cubain homosexuel qui s’était exilé à New York avant de tomber malade du Sida et de mourir, qu’il a compris que je préférais son cinéma à sa peinture. Il me posa la question, je lui ai répondu sans détour : en tant que peintre, je ne vous suis pas. Il me répondit, c’est avec l’argent des toiles que je produis mes films. 

J’ai un ami italien connu pour sa connaissance de l’histoire de l’art. Visiter une exposition avec lui devient un cour de faculté. Je tiens à garder ma naïveté, mes réactions non étudiées, non préparées par des connaissances livresques. J’ai tort mais je n’ai aucune prétention.

Il m’est arrivé comme beaucoup de gens de m’interroger sur le génie de Picasso. Pas de réponse. Tant de livres ont été écrits là-dessus. Je reste dans mon coin avec mes doutes et mon admiration sélective. Mais le jour où j’ai visité le musée Picasso de Barcelone où sont exposés des toiles de toutes les époques –de l’enfance à la mort–, j’ai compris ce que cet homme avait d’exceptionnel. Je me souviens d’un portrait peint à 12 ou 13 ans de Velasquez (à la manière de Velasquez). C’est étonnant. Picasso est passé par tous les genres et n’a sacrifié aucune des étapes ou difficultés qu’il rencontrait. J’aime les artistes qui travaillent dans l’exigence. Rien de pire que l’artiste qui jette sur la toile des couleurs. Cette facilité m’énerve. Il y a eu Pollok, mais depuis que de petits Pollok ! 

J’associe la  visite du musée Picasso au moment où j’étais en train d’écrire « l’Enfant de sable » ; ce devait être en 1983. Je me souviens avoir eu une panne d’écriture en plein milieu du roman, une panne qui avait duré quatre mois. La visite de Picasso m’a libéré. Je ne sais pas comment  ni pourquoi, mais en sortant de ce petit musée, j’avais trouvé comment libérer la narration : je fis disparaître le conteur et j’eus l’idée de faire continuer le récit par des conteurs différents, charlatans, malins, menteurs, troublants, inattendus à la manière d’un Picasso qui abandonne la peinture figurative pour s’envoler vers d’autres formes aussi irrationnelles que nécessaires. Ne jamais céder à la facilité. C’est l’ennemi de tout créateur. Je ne cesse de répéter cela à mes enfants ou aux enfants des écoles que je visite régulièrement de par le monde. La facilité c’est le chemin le plus sûr pour la paresse de l’intelligence, pour la corruption et aussi pour la mafia. C’est aux enfants qu’il faut apprendre la haine de l’argent facile. Pour cela, il faut leur montrer une toile d’un grand peintre et leur expliquer combien de jours l’artiste a passés à faire ce travail. Ensuite, on peut leur lire un poème de Baudelaire ou même de Mallarmé et de leur expliquer tout le mal que ces grands poètes se sont donnés pour arriver à cette écriture parfaite, merveilleuse.  

L’influence se fait en douce, cachée, discrète. Il n’y a que moi pour le savoir. En vérité elle avance et fait son chemin à mon insu. 

Avec Giacometti ce fut différent. D’abord c’est grâce à Jean Genet que j’ai découvert ce grand artiste. Quand j’ai vu pour la première fois une de ses sculptures, je me suis senti chez moi. Ni plus ni moins ! Oui, chez moi veut dire en présence d’une personne familière, quelqu’un qui faisait partie de ma vie et qui se tenait en retrait. Je suis devenu à partir de 1975 un fanatique de Giacometti. Par fanatique je veux dire obsédé et heureux d’être à ce point fasciné par son œuvre, aussi bien les sculptures que les dessins et même les objets en bois qu’il fabriquait. J’ai lu des livres sur sa vie, sur son itinéraire et j’ai senti que notre fraternité allait s’enrichir. Je partage avec cet homme que je n’ai jamais rencontré des souvenirs et des insomnies ; nous avons en commun des amis (Genet) et même Beckett (que j’ai très peu connu). Nous sommes tous les deux émus par la voix de Billy Holiday. Enfin, nos angoisses se ressemblent mais je sais que les siennes sont plus sombres, plus terribles que les miennes. J’ai vu en 2010 une exposition à Lausanne de la famille Giacometti, le père, le frère Diego, et le cousin. Il y avait plus qu’un air de famille, il y avait un génie partagé, mais le plus grand c’était Alberto. Mon essai sur la misère affective et sexuelle des travailleurs maghrébins en France, « La plus haute des solitudes » c’est lui. Le roman que j’en ai tiré, « La réclusion solitaire » c’est encore lui. Ses personnages filiformes me hantent. Je les vois partout et je les ai même vus dans les ruelles étroites de ma ville natale, Fès. Quand j’écris il m’arrive d’avoir présentes à l’esprit certaines de ses sculptures. Ainsi j’ai appris de lui (et de Genet aussi) qu’il fallait faire la chasse au gras dans le roman, éliminer les lourdeurs de certaines phrases, aller à l’essentiel, « faire le propre » comme me disait Genet, c’est-à-dire nettoyer le manuscrit de tout ce qui y est en trop, secouer le livre pour en faire tomber les adjectifs inutiles, les clichés, les phrases toutes faites, bref penser aux personnages de Giacometti qui n’ont pas un gramme en trop. 

En 1990 j’ai passé un été à écrire un court texte sur Giacometti. Pas une analyse de son œuvre, mais un texte sur ma manière de percevoir ce qu’il a fait. Comme Genet j’aime chez lui la poussière qui s’accumulait sur ses œuvres inachevées.  Il faut apprendre à regarder sous les tables. Mon père était encore en vie. Le jour où j’ai terminé ce livre, il est tombé de sa chaise pendant qu’il faisait la sieste près du jardin et s’est cassé le col du fémur. Dix jours plus tard il mourrait ; j’ai vu que son dernier geste fut deux larmes sur ses joues. Il avait 85 ans, il était en forme et n’avait aucune envie de partir. Il avait pleuré en silence après nous avoir dit en parlant de son état « c’est une aiguille sans chas ». Si son accident avait eu lieu une semaine plus tôt je crois que je n’aurais jamais achevé ce livre. Grâce lui soit rendue. 

Mes parents n’avaient aucune culture picturale ni artistique en général. Cela n’a rien à voir avec l’islam qui n’interdit pas la peinture. (Il interdit la représentation de la figure du prophète ou de Dieu). Mais ma mère avait brodé son trousseau de mariage. Elle avait passé une année à broder des tissus pour en faire des coussins, des couvertures de grands matelas. Aujourd’hui, ces broderies sont recherchées par les antiquaires parce qu’elles sont très belles, originales et de plus en plus rares. Je sais que ma mère avait dû vendre les siennes au moment où mon père avait des difficultés pour nous assurer le minimum à Fès. A aucun moment ma mère ne s’était sentie une artiste ; pourtant, elle avait fait une œuvre d’art sans le savoir. J’accompagne souvent un ami antiquaire qui recherche ces broderies et rêve d’un jour où je retrouverai celles travaillées par ma mère. 

Je crois que mon père connaissait Van Gogh à cause de l’oreille coupée. Au lycée notre professeur  de dessin nous a projeté le film (en noir et blanc) qu’Alain Resnais a fait sur Van Gogh. Il y avait quelque chose d’impressionnant dans ce documentaire. On imaginait les couleurs, les vraies, celles inventées par le peintre. C’était un exercice ludique. De là j’ai appris à donner une couleur à chaque jour de la semaine : lundi, gris ; mardi, vert ; mercredi ; bleu ; jeudi, jaune ; vendredi, blanc ; samedi, beige ; dimanche, toutes les couleurs. 

J’ai longtemps vécu avec la passion de la couleur. Il y eut un moment où j’aimais Miro à cause de ses jaunes et de ses rouges. Mais comme Magritte je le considérais davantage comme un illustrateur qu’un peintre. Je n’ai sans doute pas raison, mais ces deux artistes ont introduit de l’humour dans leur travail. Marcel Duchamp aussi, sauf que lui il dépassait le fait humoristique. 

Je dessine (mal) depuis toujours. Je n’ai jamais réussi à faire le portrait de quelqu’un mais je persiste dans ce jeu. Quand je suis au téléphone j’ai toujours un crayon ou un feutre à la main. Je griffonne ; je fais n’importe quoi, je trace des vagues, des ronds, des arabesques, des lignes tordues, des étoiles, des cercles imparfaits, ensuite je les remplis de couleurs. Je détourne aussi les papiers officiels : carton d’invitation d’un président de la république, d’un ministre, d’un ambassadeur ou d’une marque célèbre. J’aime détruire l’effet sérieux et convenu. Les cartons deviennent des supports de mes élucubrations, de mes fantaisies. Au début, je trouvais ça amusant, ensuite je me suis pris un peu au sérieux et j’ai systématiquement dessiné sur les cartons officiels : François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy. Il y a aussi Bertrand Delanoë, François Fillon, Dominique de Villepin etc. 

Je mets de la couleur là où ce n’est pas permis. Imaginez-vous recevoir une invitation à dîner à l’Elysée à l’occasion de la visite d’Etat de Mohamed VI toute bariolée de plusieurs couleurs dont certaines sont fluorescentes ? Ce ne serait pas sérieux. Et pourtant, ça nous ferait rire un peu et nous deviendrions plus légers. 

Mais la politique n’aime pas la légèreté ni l’humour. C’est comme l’armée ou l’Eglise. Aucune religion ne supporte le moindre trait d’humour. Heureusement que des artistes passent outre et font leur travail de sape et de transgression. 

Ces dessins se sont accumulés au cours des années. J’ai plusieurs cahiers pleins de dessins, de griffonnage et de rire. Un jour un ami italien, Lorenzo, venu me voir dans mon bureau à Paris, remarque certains dessins posés négligemment sur une table. Il les ramasse et me demande si je peux les lui prêter. Lorenzo est un éditeur de livres d’art et organisateurs de grandes expositions en Italie et en Russie. Il m’appelle un jour et m’invite à le rejoindre à Rome. Il avait fait agrandir mes dessins et projetés sur des toiles d’un mètre et plus. Il ma donné un carton de couleurs et m’a dit : mets toi au travail. Pour lui faire plaisir j’ai « colorié » une grande toile. Il l’a exposée dans un palais à Palerme aux côtés d’œuvres de peintres italiens connus et reconnus. La presse en parla beaucoup. J’avais beau leur dire :«attention, je n’ai aucune prétention, je ne suis pas peintre, je suis un écrivain qui gribouille pendant que je téléphone… », impossible de me faire prendre au sérieux. Alors j’ai continué à griffonner, à agrandir et à repeindre. Une exposition est prévue à Rome. Je reste en tout cas non pas dans le déni mais dans une légèreté où ce que je dessine n’a pas une importance capitale. 

Comment s’est opérée cette transformation ? 

Quand j’ai vu Claudio Bravo travailler dans son atelier de Tanger puis celui de Taroudant, j’ai été intimidé. Quelle précision ! Quelle exigence ! Quelle discipline ! Je me suis rassuré en disant que lui c’est un professionnel et moi un petit amateur sans aucune prétention. Ce que je dessine ne veut rien dire. Je n’ai aucun message à délivrer. Ce sont des couleurs et des formes qui se marient et font la fête. Devenus des toiles, ces dessins pourraient être accrochés sur un mur blanc en vue de décorer, de rendre cette blancheur moins austère. Longtemps j’ai vécu dans des lieux où je ne mettais rien sur les murs. Je me disais en riant « Un Van Gogh ou rien ! ». Un jour j’ai découvert à Saint-Petersbourg une galerie qui vendait des reproductions hyper réalistes de grands peintres. Une technique assez spéciale restitue la toile avec ses reliefs, son grain, dans la taille originelle. Impressionnant. Même en  reproduction, la toile valait assez cher. 

Mes vingt premiers livres sont manuscrits. J’écrivais dans des grands cahiers cartonnés. Je faisais peu de ratures. Je passais et repassais la phrase plusieurs fois mentalement avant de l’écrire. J’utilisais un stylo à encre, au début c’était un vieux Parker, ensuite un Mont-Blanc. Depuis je fais la collection de ce genre de stylos. Il m’arrive souvent d’oublier d’en prendre sur moi. J’aimais le rituel de remplir le Mont Blanc avec de l’encre noire de la même marque, d’essuyer le bout du stylo et  poser un buvard sous ma main. Aujourd’hui je crois qu’il n’y a plus de buvard dans le commerce. L’arrivée du traitement de texte a tout bouleversé. J’ai résisté une dizaine d’années jusqu’au jour où j’ai perdu le début d’un manuscrit. Perdu à jamais. Je me souviens m’être remis dans les mêmes conditions physiques et au même lieu pour retrouver les phrases perdues. Ecrire sur un cahier c’est une façon de faire des dessins, des calligraphies. Avec l’ordinateur, je suis stressé. L’effleurement d’une touche peut tout faire disparaître. Un virus peut envahir le disque dur et le détruire. Alors on enregistre, on préserve, on conserve, bref je regrette tous les jours mes grands cahiers. Alors j’alterne, un peu d’écriture à la main et puis son report sur la page word. Avec l’ordinateur je ne peux plus dessiner. Je remplis les grands cahiers de dessins. Tout est mélangé : les numéros de téléphone, les adresses, les horaires d’avion, le nom d’un personnage historique, des chiffres et des lettres entourés d’arabesques de plus en plus névrosées.

Il ne faut surtout pas chercher dans mes dessins un quelconque sens  caché. Ce que je sais je le dis, je l’écris. Pas besoin de mystère. Je suis lisible. Mes dessins sont gratuits, absolument sans aucun message, aucune utilité. Ils ne représentent rien et ne veulent rien dire. On me dit qu’ils sont jolis. Peut-être. Grâce à eux je passe mes nerfs ; j’écoute quelqu’un qui me contrarie et pendant ce temps-là au lieu de mâchouiller mon crayon je dessine des signes obsessionnels. Les peintres ne font pas cela. Quand ils téléphonent, ils ne peignent pas. Toute la différence est là. 

J’ai vu que je ne suis pas le seul à dessiner. J’ai découvert les dessins, très fins, de Roland Barthes, d’André Breton, de Milan Kundera, d’Adonis et évidemment de Jean Cocteau qui était non seulement un poète, un cinéaste mais aussi un excellent dessinateur.  

Autant j’aime raconter des histoires, inventer des situations à la limite du réel, autant avec les dessins je ne raconte rien et je ne porte aucun message. J’aurais aimé avoir dessiné le paquet de Gitanes, certains logos de compagnie ou mieux encore les traits de broderies sur soie ou sur toile. En fait c’est dans la broderie de ma mère que se trouverait l’origine de cette manie de griffonner sauf que si elle était là, elle m’aurait dit « mais mon fils tu fais n’importe quoi ». Elle était dans le respect de la symétrie et la précision du trait menant son fil et son aiguille en suivant le tracé avec la rigueur d’un grand artisan. Moi, j’ai pris la liberté de sortir du tracé. Je ne dessine pas pour les fabricants de tissus lyonnais. Mais je me souviens du mari de ma sœur qui était un potier de père en fils à Fès. Il dessinait les bols, les plats avec une rapidité extraordinaire. Il faisait ce métier par devoir de perpétuer une profession attaquée par le plastique. Je me souviens de sa dépression quand il préparait des centaines de services de tables et que personne ne les réclamait. Il ne servait plus à rien. Ses arabesques n’attiraient plus les familles de Fès qui préféraient cette horrible vaisselle chinoise où sont dessinés des paons et des oiseaux. Il était annulé dans son être profond, abandonna la carrière d’argile où il travaillait et, pour nourrir ses enfants devint chauffeur d’un « petit taxi » rouge. L’artisan n’était pas fait pour être commandé par des clients indélicats et vulgaires. Un jour, il quitta son taxi et rentra à pied à la maison. Ses mains ne dessinaient plus. Sa tête ne fonctionnait plus selon le rituel des saisons. Il était devenu inutile et sombrait dans une dépression. Ma sœur, analphabète, ne pouvait rien faire pour sauver la situation. Elle vendit ses bijoux jusqu’au jour où le fils aîné eut l’idée de faire l’élevage du poulet industriel. 

Cette histoire m’avait marqué. J’aimais beaucoup cet homme et quand il venait à la maison, j’observais ses mains. Je voulais qu’il m’apprenne comment il faisait si rapidement les dessins ornant les bols et les plats en terre. Mais, de cette période, il ne voulait plus parler. 

Un jour, cet homme si raffiné, si discret et droit, fut écrasé par un camion sur la route entre Tanger et Fès. J’avais essayé de le retenir pour prendre un café après le déjeuner. Il voulait partir rejoindre sa fille. Je me suis souvent dit s’il avait pris le temps de prendre ce café, il ne serait pas mort, car le camion ne l’aurait pas rencontré. Longtemps je voulais dessiner cette tragédie, mais j’en étais incapable. C’est pour cela que je la raconte aujourd’hui. Ma mère gardait précieusement les derniers objets faits par lui. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus, probablement volés par la femme qui s’occupait d’elle vers la fin de sa vie. Je les ai cherchés pour en reproduire le dessin. Ne les trouvant pas, je les ai imaginés. 

Ma main trace des signes sur du papier, sur tous les genres de papier. Je ne fais pas attention à l’harmonie des tracés. Je dessine et je me sens libre. Je dessine et je repense à mon beau frère tué à la fleur de l’âge.  

Quand je veux savoir quel temps il fait au paradis je vais voir les Nénuphars de Monet. Je reste là et je me sens bien. Je me dis je suis au seuil du paradis. Avec un peu de chance s’il existe il  ressemble à ces œuvres. Je n’en dirai pas autant des œuvres de Paul Klee, ma grande déception. Je ne connaissais Klee que par des ouvrages qui lui ont été consacrés jusqu’au jour où je suis allé voir une exposition assez exhaustive de son travail. Sans rien enlever de son talent, j’eus l’impression que son séjour en Tunisie a été très fécond. Il a regardé, longuement observé les tapis tunisiens. Il a repris à son compte leurs motifs, ce qui n’est pas grave, mais sa fantaisie, sa poésie est limitée. Je suis désolé pour les amateurs de son œuvre, mais entre un Klee et un tapis du Haut-Atlas, tissé par des mains de femmes et parfois de petites filles (eh oui, on fait encore travailler les enfants dans les campagnes marocaines), je préfère cet artisanat surtout quand il est ancien, élimé, quand il a vécu. C’est le regretté Abdelkebir Khatibi, poète, sociologue, qui m’a dit un jour : il faut apprendre à lire un tapis comme si tu déchiffres un manuscrit ancien. 

Depuis je considère le tapis comme une œuvre d’art qui me raconte des histoires. Parfois je les imagine, je les invente, mais je ne me décourage pas. Un tapis est un regard sur une civilisation. Je dessine ces histoires sans en donner aucune clé, au contraire je brouille les pistes et je laisse à peine apparaître un semblant de ville ou de maison. 

Il m’arrive aussi de crever l’abcès de la calligraphie qui a donné tant de mauvais peintres. L’écriture avec un pinceau peut être séduisante, mais on s’en lasse très vite. Il n’y a plus de mystère. 

Quand je dessine des phrases en arabe, je les rends inintelligibles à force de les réécrire et de les mettre les unes sur les autres. A la fin c’est un magma de lettres inachevées ou bien cassées, brisées dans leur élan, le tout donne une impression de vertige où on ne reconnaît plus rien. Quand on veut qu’une phrase soit lue, on écrit une lettre. Quand on veut montrer que les lettres arabes ont une élégance aussi fascinante que les signes chinois, on les enterre sous un petit torrent de couleurs et d’encre. 

Je reviens à Paul Klee. En sortant de l’exposition j’étais contrarié, pas en colère mais déçu. Je me suis dit « un rendez-vous raté ». D’où viennent alors sa notoriété et sa valeur marchande ? Je dois dire que j’ai en horreur ce qu’on appelle « le marché de l’art ». Nous savons que les prix astronomique qu’atteignent certaines toiles de grands peintres sont de l’ordre du libéralisme sauvage que de l’appréciation de l’art. L’argent a toujours été le grand malentendu des peintres qui avaient du mal à se faire reconnaître de leur vivant et qui, une fois disparus ont été vite récupérés par des marchands qui en ont fait des produits pour s’enrichir. 

Quand je vois un dessin de Klee, je repense à Ahmed Cherkaoui, le marocain mort en 1967. Cherkaoui a donné de la profondeur au travail (joli –désolé d’utiliser ce mot stupide) de Klee qui, pour des raisons que je ne connais pas  s’était contenté de tracer des signes et des lignes sur un fond de couleur un peu éteinte. 

Je dois être prétentieux. Qui suis-je pour critiquer l’œuvre de Paul Klee ? Pas un historien d’art, pas un collectionneur, pas un marchand, mais un simple « regardeur », un visiteur qui ne connaît rien à la magie et à l’histoire de l’art. 

Quand je dessine, je ne pense à personne, je n’imite personne, et je me moque de ce que cela peut donner au final. 

A l’époque où je faisais des déclarations d’amour, je tenais à écrire avec un stylo avec une plume, avec de l’encre noire sur une feuille d’un bon papier, je dessinais un bouquet de roses et j’envoyais la lettre. Je me disais que l’élégance est aussi dans l’esthétique. Je ne sais pas si cela a été utile, mais je soupçonne certaines femmes d’avoir gardé ces lettres manuscrites et enjolivées de petits dessins tout autour. Romantique ! Oui, mais pas mièvre (du moins je l’espère).

Dans les années soixante dix, il y avait à Fès un peintre anonyme. Il laissait des traces, des signes de plusieurs couleurs sur des pierres, sur des tombes, sur des arbres, sur des panneaux publicitaires. On ne l’a jamais vu et on n’a jamais su qui était-il. J’en ai parlé une fois avec Ernest Pignon Ernest qui lui aussi accroche des portraits sur les murs de Naples et d’ailleurs. Mais il signe ses œuvres éphémères. L’artiste anonyme m’a impressionné. Ses dessins n’étaient pas anodins, il y avait quelque chose de neuf et d’original. La pluie effaçait ses traces. Il repassait et en faisait d’autres. Les motifs étaient des lettres d’une langue inconnue. Mais c’était beau, parce que c’était gratuit et sans bruit. Certains disaient que c’était un pêcheur, d’autres un lecteur du Coran sur les tombes, d’autres enfin attribuaient ces dessins à un peintre mort à Paris en 1971, Gharbaoui. Il est vrai que les toiles de Gharbaoui (aujourd’hui très côtées) pouvaient donner l’impression de gribouillage inconscient. Mais en vérité, c’était une création forte et dont la puissance provenait de la culture populaire. 

Peut-être que l’écriture a besoin d’un compagnon, un support. Le dessin est parfait pour cela, mais sans tautologie, surtout pas d’illustration. Mes dessins se font et se défont selon l’humeur et le climat. J’ai tant dessiné durant les colloques interminables où des gens savants ou des charlatans pérorent sur la Méditerranée.  Je m’évade en détournant le programme de la rencontre ; je dessine des personnages caricaturés, je biffe des noms, j’en ajoute d’autres, je m’amuse et je fais passer le temps de ces moments où la langue de bois et les conventions se donnent rendez-vous. Pendant ce temps-là, je repense au paradis, à Monet, à Turner, à Giacometti. Ils m’accompagnent et m’aident à oublier la salle et ses occupants. 

Il m’arrive de les déchirer ou de les oublier sur la table. Certains y trouvent un intérêt et me demandent de les signer ! Je proteste, « mais ce n’est rien, ce ne sont que des gribouillages sans intérêt ».  

Edmond Baudoin a illustré mon premier roman « Harrouda ». Il est allé au Maroc sur les lieux où se passe l’action, à Fès et à Tanger. C’est un artiste très doué. Il sait recréer les atmosphères romanesques. J’ai essayé une fois ou deux de dessiner sur le vif. Cela n’a rien donné d’intéressant. Edmond est un dessinateur et peintre. Plus qu’une technique, il a un rapport dynamique avec la littérature (il a illustré « Le Procès verbal » de Le Clézio et « Journal du voleur » de Genet). Il réinterprète les séquences du récit. Ce que je n’ai jamais fait, car le dessin n’a pas de but et surtout n’a pas de sens. 

A force de répéter que je n’ai aucune prétention en tant que « gribouilleur », mon ami Lorenzo a fini par me forcer la main et me voilà en train de préparer une exposition à Rome. Mes dessins ont grandi, ils ont pris de l’ampleur, c’est comme des esquisses de phrases qui deviennent des nouvelles ou même des romans. Mais je n’arrive pas à prendre cela au sérieux. Tant mieux, mes dessins sont moins aboutis que mes romans, du moins je l’espère ; ils restent ouverts, je les considère comme des motifs de décoration, une invitation à la découverte du songe. Il m’est arrivé de rêver en couleur. Je me souviens d’un bleu magnifique qui me faisait voyager. Le reste a la couleur de la vie quand elle est couverte par la nuit.  

J’ai vu une exposition des dessins érotiques de Rodin. Aucun intérêt. Parfois les commissaires des expositions (ce mot de commissaire est cruel), exposent n’importe quoi. Non seulement ces dessins n’étaient pas intéressants, mais ils ont été gardés en mauvais état physique. L’idée m’est venue d’accepter une offre d’un peintre français Jean-Pierre Favre qui a longtemps vécu au Maroc (à Fès) qui a épousé une marocaine analphabète et qui fait des tableaux plus ou moins réalistes de la vie quotidienne du Maroc. Il m’avait proposait d’illustrer un de mes romans « La Nuit de l’Erreur » à cause  de certains passages érotiques. Il m’a envoyé des esquisses de femmes dans le hammam et quelques portraits de femmes nues (des prostituées qu’il payait). Le projet n’a pas abouti, mais je reste persuadé que la meilleure manière d’illustrer un roman serait de le transfigurer par des dessins qui ne rappellent pas l’intrigue. Si je devais illustrer mes écrits ce serait avec des dessins sans rapport avec le contenu du livre.  

Je me suis souvent demandé ce que faisait Henri Matisse dans sa chambre de l’Hôtel Villa de France à Tanger pendant qu’il attendait le retour du beau temps. Il avait plu durant tout un mois sans interruption. Il était venu dans la ville du Détroit pour sa lumière, mais le ciel était occupé par des nuages persistants. Même s’il avait envie de renoncer à ce séjour, il espérait le retour de la lumière et du soleil. Mais qu’a-t-il fait durant ces longues journées d’attente ? Peut-être a-t-il dessiné quelques esquisses ou alors, déprimé, il aurait passé son temps à dormir. 

L’ennui c’est une forme de néant  qui ronge le corps et abime l’âme. Alors pour s’en sortir, on dessine et moi je griffonne comme quelqu’un d’empêché de travailler ou privé de sa liberté de mouvement. Il m’arrive de dessiner mentalement durant mes insomnies. Le matin je ne retrouve rien de ce que j’ai aperçu la nuit. Je ne sais plus si je me souviens vraiment de mes rêves ou je les invente au réveil. Certains dessins portent les traces de l’insomnie, c’est-à-dire la répétition maniaque de certains signes. Je tourne en rond puis je passe à l’écriture. Je pense à Matisse, à Delacroix, à Claudio Bravo ; je revois certaines de leurs œuvres et cela me donne l’envie et l’énergie d’écrire, d’inventer et de danser dans l’immense hangar où reposent les mots de ma tribu.